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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 14:45

Interview de André et Yann: réalisé par planetebd.com

interviewé par Benoit Cassel le 6 avril 2011

lieu : Ladurée Paris

 

Depuis près de 25 ans, Yann est l'un des auteurs les plus prolifiques du 9e art. Et pourtant, jamais encore il n'avait allié ses talents de conteurs à ceux d'André Juillard, chantre de la ligne claire et repreneur de Blake et Mortimer. L'objet du délit s'appelle Mezek, il raconte les débuts de l'aviation israélienne ; et si annoncé comme ça, ça ne paye pas de mine, l'œuvre est néanmoins remarquable à bien des égards (la preuve, il est édité au sein de la prestigieuse collection Signé du Lombard), notamment pour ses grandes qualités historiques, psychologiques et (évidemment) graphiques. Toujours mu par sa verve caustique, le scénariste nous en dit un peu plus...

 

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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 13:28

Entretien avec André Juillard et Yann. Auracan

Avec l'aimable autorisation de Manuel F. Picaud

 

«tout est vrai à 80%»

Le Lombard fait l’événement avec un nouvel album de la collection Signé. Mezek réunit en effet deux auteurs qui souhaitaient travailler ensemble. L’intrigue est construite sur fond de guerre d’Israël en 1948. Album de guerre, Mezek est avant tout une histoire humaine autour d’un aviateur mercenaire très secret au service de l’armée israélienne pour combattre la coalition arabe. En prenant soin de bien documenter leur récit, les deux auteurs réalisent un album qui ne laisse pas indifférent. Rencontre avec le Bruxellois Yann et le Parisien André Juillard dans une célèbre pâtisserie des Champs-Elysées…

Yann et André Juillard © Manuel F. Picaud / Auracan.com
Yann et André Juillard © Manuel F. Picaud / Auracan.com


N’est-ce pas étonnant que ce sujet n’ait pas été traité avant vous en bande dessinée ?
Yann : J’ai en effet été étonné que personne ne le traite avant moi.
André Juillard : Nous n’avons vraiment eu aucun problème avec les éditeurs. Ici nous avons décidé de le faire au Lombard car je m’étais engagé auprès d’Yves Sente, du temps où il était directeur éditorial. Mais Dargaud aurait voulu le faire. Il est possible qu’avant, des éditeurs aient eu peur que cela fasse polémique. Moi je savais que Yann est sérieux. Quand il s‘empare d’un sujet, il l’étaye par une solide documentation.
Yann : Tout est vrai à 80% y compris les pilotes juifs qui ont combattu dans la Luftwaffe pendant la guerre, ce qui m’a donné l’idée de cette histoire. La difficulté était de trouver un équilibre entre le contexte historique très documenté et une histoire qui tienne par elle-même. Il faut faire des choix rapides car je n’ai pas le temps de tout explorer.

Mezek - extrait de la planche 11 : bain nu sur la plage © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Mezek - extrait de la planche 11 : bain nu sur la plage © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé


N’avez-vous pas craint que la thématique prête à la polémique ?

André Juillard : Au vu de l’histoire, je ne vois pas ce qui aurait pu paraître polémique. Si les hypothèses avaient été un peu douteuses, je n’aurais jamais marché. Je n’ai vu qu’une histoire humaine avec un personnage tourmenté comme je les aime. Assez ambigu, Björn n’est pas vraiment un héros, mais un bon pilote. On ne parle pas des Palestiniens car ce n’est pas le sujet. L’ennemi est totalement invisible. On voit principalement ses avions. Le seul soldat ennemi qu’on voit est un mercenaire allemand volant sur un avion syrien. Si on cherche, on pourra trouver sans doute des sujets de polémique, mais nous sommes surs de nos intentions !

Mezek - extrait au stade encrage de la planche 59 © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Mezek - extrait au stade encrage de la planche 59 © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé

Yann : Je veux bien en discuter si quelqu’un trouve que l’album est antisémite. On m’a reproché que les pilotes juifs sont caricaturaux, agressifs, méchants, brutaux, les mercenaires plus sympathiques, purs, nobles, mieux dessinés. On peut voir de l’antisémitisme partout...
André Juillard : Que les mercenaires aient l’air en colère, on ne peut que les comprendre. Ils défendent leur pays et leur peau. Ils ont vécu directement ou indirectement des drames épouvantables. Ils peuvent difficilement être sereins et tournés vers l’avenir. Et ils ne sont pas tous comme cela. Leur commandant est un vrai chef de guerre. Les mercenaires n’étaient pas dans le même état d’esprit. Ils pouvaient être en effet plus détendus. Leurs enjeux n’étaient pas les mêmes. Ils étaient des aventuriers qui avaient besoin d’action mais qui trouvaient surtout que la paye était bonne. Une fois le conflit fini, ils partiront ailleurs.

Björn, le protagoniste mercenaire n’est-il pas un antihéros grand séducteur ?
Yann : En réalité, il ne tombe pas les nanas. C’est un contemplatif et un passif qui se laisse draguer. Il ne bouge pas. Il n’aidera pas non plus son copain qui sort des rangs. Björn va régulièrement sur cette plage pour se baigner. Il essaye de se laisser sombrer, de se noyer mais passivement. Et puis non, il ressort. Il va se battre. Il revient. Les filles lui sautent dessus et il se laisse faire. A la fin, il est un peu plus courageux, il décide de se noyer, mais il est sauvé par une femme.

Comment s’est passée votre collaboration ?

Yann : Elle ne s’est pas bien passée [rires]. Je plaisante bien sûr. J’envoyais à André le scénario. Il ne me répondait rien ! Puis il m’envoyait ses dessins crayonnés. Ils étaient parfaits et ne prêtaient à aucune discussion. Quel ennui ! Je n’ai pas l’habitude. André Juillard a lu le scénario, a tout compris, a tout fait dans le bon sens. C’est frustrant quelque part.
André Juillard : Tu es gentil. Tout n’était pas parfait, mais j’ai eu à cœur qu’il soit satisfait. Je déteste le conflit. Son scénario était parfaitement bouclé et construit et cette histoire correspondait à ce que j’attendais. Pourquoi aller chercher la petite bête pour le plaisir d’affirmer son égo ? Avant l’ordinateur que j’ai eu assez tard, il y a cinq ans, les scénaristes découvraient mon travail quasiment terminé. Je ne montrais jamais un crayonné. Si on se voyait, je montrais le travail en cours. Maintenant c’est tellement facile d’envoyer ses crayonnés.

 Mezek - extrait de la planche 41 : combat aérien © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Mezek - extrait de la planche 41 : combat aérien © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé


Pourquoi une tournure tellement psychologique à ce récit de guerre ?

Yann : Si ça avait été avec un autre dessinateur, je n’aurais pas fait cette histoire là. Avec Romain Hugault j’aurais développé la partie aviation, plus de bases aériennes et de confrontation avec l’adversaire. André n’est pas un metteur en scène de combats aériens. Ce serait tombé à plat. Dans ses combats aériens, ses avions sont vraiment trop proches les uns des autres. Romain Hugault va me tuer quand il va lire l’album ! [rires] Du coup j’ai introduit davantage de personnages féminins et développé une intrigue plus psychologique. Avec le même pitch, on peut faire 10 histoires différentes, au moins 5 très différentes ! Je préfère donc m’adapter au dessinateur.

Mezek - extrait de la planche 29 : sauvetage © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Mezek - extrait de la planche 29 : sauvetage © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé


Vous aviez d’ailleurs déjà écrit une histoire sur ce thème dans un autre registre, non ?

Yann : J’avais fait une première version pour un autre dessinateur Marc Lumer il y a 22 ans. Je ne l’ai pas montré à André au départ. C’était très gros nez, au moment où je ne faisais que de l’humoristique. J’avais un traitement qui était entre les Innommables et Célestin Speculoos. J’avais été surpris au départ par le fait qu’Israël avait dû sa survie à des avions allemands. J’étais frappé par cette ironie de l’histoire. Mais 20 ans après c’est l’aspect psychologique du pilote de l’avion allemand que je trouve bien plus intéressant. Dans 20 ans je ferais encore mieux mais c’est trop tard c’est sorti ! [rires]

Étiez vous d’accord sur la construction de l’intrigue ?

André Juillard : Je me suis demandé si une intrigue à tiroirs n’aurait pas été plus intéressante, de commencer par la fin en somme, non pas pour évacuer le suspens mais pour que le lecteur s’identifie davantage au personnage.
Yann : Là j’ai pris le parti d’un faux suspens jusqu’à la fin. C’est un principe assez simple, assez populaire. Je l’ai préféré à un procès avec des flash-back. Ça aurait été plus intellectuel mais moins ma tasse de thé.

Mezek - extrait de la planche 59 © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Mezek - extrait de la planche 59 © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé

Vous l’avez construite comme une tragédie grecque ?
Yann : En effet, avec trois lieux bien distincts, hormis les scènes de bataille aériennes, la base aérienne avec l’école, le Goliyam bar à Tel-Aviv et la plage où le héros replonge dans son passé et où il fait aussi l’amour. Il fallait des combats aériens je les ai mis au début. Ensuite plus rien. On sent que c’est la routine. Ils n’ont jamais été très importants. Il y a eu plus de morts au décollage et à l’atterrissage qu’en combat aérien. Ça n’a rien à voir avec la Guerre d’Angleterre. Ce fut plus une guerre psychologique de soutien, de rapatriement et de ravitaillement et c’est sans doute pour cela que personne n’a traité cet épisode car il n’y a pas de moments très glorieux.

D’où vous vient cette passion pour les histoires d’aviation ?
Yann : Si je pouvais je ne ferais que cela. Depuis le début je propose de telles histoires mais cela n’intéressait pas les éditeurs. Grâce à Romain Hugault qui a dépoussiéré ce style, tout le monde en sort ! Gamin, je passais mon temps à réaliser des maquettes d’avion. Cette passion me vient sans doute de la lecture de Buck Danny ainsi que Tanguy et Laverdure, séries qui m’ont passionné. J’ai d’ailleurs essayé de reprendre Buck Danny avec un dessinateur qui faisait de l’excellent boulot. Mon scénario a été accepté par Dupuis mais refusé par le fils Charlier. Je proposais de remplir les trous laissés par Charlier pour cause de censure. Cela ne m’intéressait pas de voir Buck Danny plus âgé continuer de piloter ses avions. Je suis davantage fasciné par les avions à hélices et me replonger dans la guerre de Corée ou d’Indochine. J’aurais aussi aimé faire des albums sur sa jeunesse dans les années 30.. Ca aurait été hors collection. On m’a demandé d’en faire une dizaine pour voir si c’était crédible. Mais le fils Charlier a tout bloqué.
André Juillard : J’ai toujours aimé les avions. J’avais un oncle pilote général dans l’armée de l’air. Je n’ai par contre jamais eu la patience de faire des maquettes, mais j’ai acquis une collection de modèles réduits parus chez Atlas. Et j’ai acheté tous les avions qui dataient d’avant les années 60. Après, ça m’intéressait beaucoup moins visuellement. Quand Yann m’a parlé de son histoire, je suis allé voir ma collection et j’ai retrouvé un Messerschmitt et deux Spitfires !

Mezek - extrait de la planche 17 © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Mezek - extrait de la planche 17 © Yann et André Juillard / Le Lombard, collection Signé

Quel est le secret de votre mise en couleur ?
André Juillard : Pour des raisons pratiques, j’utilise non pas des aquarelles mais des encres. Je prépare mes couleurs, les mets dans des petits pots et les mélange. Avec l’aquarelle, si on en a besoin le lendemain ça a séché et ça fait de moins belles couleurs. Problème qu’on n’a pas avec les encres. Je suis resté dans ce mode traditionnel.

Quels sont vos prochains projets ?
Yann : J’aimerais bien traiter la Guerre des 6 jours. En attendant, j’envisage avec Christophe Gibelin un nouvel album autour de Bessie Coleman, la première pilote noire qui, à cause de la ségrégation, était interdite de piloter aux Etats-Unis et partit en France pour obtenir son brevet de pilotage. Elle est revenue aux Etats-Unis pour faire de la voltige. Un autre intérêt de sa vie est que son frère était cuisinier d’Al Capone. Elle le fréquentait ainsi que Cab Calloway. On retrouve donc cette atmosphère des Incorruptibles et de Cotton Club. Je prépare par ailleurs avec Romain Hugault une nouvelle trilogie aérienne sur la Guerre 14-18.

Dessin pour Mezek© André Juillard / Le Lombard, collection Signé
Dessin pour Mezek© André Juillard / Le Lombard, collection Signé


André Juillard :
J’aimerais bien dessiner une histoire franchement humoristique, un peu absurde, burlesque. Ça m’amuserait. Le problème est qu’il faut que ça amuse le public aussi ! Mais j’ai un Blake et Mortimer en route. Ce sera un one-shot qui se passe entièrement en Angleterre. Plus exactement la plus grande partie se déroule à Oxford. J’aime bien le côté british. Je vais ensuite faire un troisième et dernier Léna avec Pierre Christin. Au départ, il devait en avoir qu’un seul, mais j’apprécie de travailler avec lui et j’aime ce personnage. Même si beaucoup de lecteurs reprochent qu’il ne se passe rien, j’aime bien ce genre d’histoire. Pierre Christin a son idée mais il va sans doute m’en parler comme d’habitude au dernier moment ! Après le synopsis, il me donne un scénario complet, ce qui est bien agréable car j’aime bien savoir où je vais.

Vous aimeriez revenir à l’écriture ?
André Juillard :
J’envisage d’écrire un scénario depuis un bon moment déjà. Ce serait une histoire assez intimiste au XVIIe ou au XVIIIe siècle dont j’aime bien les costumes. J’avais échafaudé ce projet avant que Pierre Christin me propose Léna. Je l’ai laissé en plan et ensuite il y a eu Blake & Mortimer, le second Léna, puis Mezek. Du coup je le repousse. Ce sera pour plus tard. En même temps cela ne me tenaille pas. Je trouve plus facile de dessiner le scénario d’un autre que son propre scénario. Quand j’écris, j’imagine déjà comment je vais le dessiner. Alors, quand il faut passer à la mise en images, cela me paraît moins excitant car j’ai l’impression de refaire ce que j’ai déjà fait. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas trop insisté.

 
Propos recueillis par Manuel F. Picaud en avril 2011
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable

Photo et Interview © Manuel F. Picaud / Auracan
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Visuels © André Juillard et Yann / Le Lombard, collection Signé
Merci à Diane Rayer, éditions du Lombard
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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 16:42

Frédéric Bosser bédéphile dans l'âme, rédacteur en chef et fondateur de l'excellent dBD et de l'immanquable consacre ces deux couvertures à Mezek de Yann & André Juillard.

 

Extrait de BdBD Avril 2011

 

dbd52_web-medium.jpg

dBD N° 52 Avril 2011

©dBD



Juillard, En haute voltige

Par Frédéric Bosser

C’est dans sa maison de ville parisienne qu’André Juillard nous a fait l’honneur de nous recevoir pour nous parler d’un one-shot qu’il vient de signer avec Yann, Mezek. L’amour des avions et des histoires contemporaines a été l’élément moteur de ces retrouvailles entre deux grands auteurs du 9e art…

juillard1.jpgDans L’immanquable n°3 , nous avons appris que c’est en lisant une interview de Yann dans le magazine Bo-Doï que vous avez eu vent de l’existence de son projet mettant en scène des avions…
Je confirme ! Ce côté avion me plaisait. Depuis tout petit, je suis passionné d’aviation. Jeune, j’allais très souvent à Orly retrouver un oncle qui y travaillait comme steward. À cette époque, on pouvait encore monter sur les terrasses voir les avions décoller et atterrir. Je me demandais toujours (et je continue à le faire) comment de tels engins, qui pèsent des centaines de tonnes, pouvaient voler ! Dans ma famille, j’avais également un autre oncle, pilote de chasse sur la base de Cognac. Très souvent, il venait avec un ami pilote faire des acrobaties et du rase-mottes au-dessus de notre maison familiale en Auvergne. J’étais aux anges ! Comme vous pouvez le constater, j’ai comme une légère accointance avec les avions. (Rires.)

 


Est-ce cet aspect qui a fait pencher la balance ?
Non ! C’est d’abord le destin de cet homme qui n’est pas à proprement parler un héros qui m’a attiré. L’idée de ce pilote allemand venant combattre en Israël lors de la naissance de ce pays, pour des raisons que l’on ignore au début de l’histoire, m’a intéressé. Je trouvais passionnant de traiter les sentiments qui pouvaient traverser ce militaire. Il porte en lui une part d’ombre mais je n’en dirai pas plus…

Est-ce qu’avec l’âge, c’est d’abord l’aspect psychologique des personnages qui vous intéresse ?
Pas spécialement ! J’ai toujours aimé cela… Les 7 vies de l’Épervier, c’était déjà une histoire de famille, donc complexe au point de vue humain. Ce récit était par exemple bien plus intéressant qu’Arno, qui lui est linéaire et classique. C’est d’ailleurs pour cela que je l’ai vite abandonné. J’avais du mal à m’attacher à ce personnage.

Connaissez-vous la version humoristique de Yann sur Mezek ?
Il m’en a parlé après ! J’ai juste vu une planche lors d’une visite à Bruxelles à son domicile. Le style était en effet assez « gros nez ». On aurait pu tout aussi bien aller dans ce sens… Vous savez, je garde toujours en moi cette ambition de faire un jour une BD humoristique, un genre que j’ai déjà essayé dans Sales petits contes. [Collectif édité par Dupuis où toutes les histoires sont signées Yann]

Le projet a pourtant mis du temps avant de voir le jour…
C’est vrai que j’avais d’autres choses à boucler avant. Quand j’ai su que j’allais avoir un créneau de libre, j’ai prévenu Yann qui m’a envoyé un synopsis puis, très peu de temps après, un scénario complet. Je n’ai pas été déçu : le résultat correspondait tout à fait à ce que j’attendais de lui et de ce projet.

Vous a-t-il fourni un scénario dessiné comme il sait si bien le faire ?
Pas du tout ! Ceci dit, cela ne m’aurait pas gêné… Nous avions déjà travaillé ensemble comme cela sur Sales petits contes. Mais comme tout était clair dans ses textes, je n’ai pas eu de problèmes…


Tout semble se passer comme dans un rêve sur ce projet !
Il y a quand même eu un petit litige entre nous. Je lui ai suggéré de dire d’entrée qui était réellement ce pilote mercenaire. Je trouvais que cela aurait permis au lecteur de mieux s’identifier à lui. Mais Yann a tenu à ce que son passé ne soit révélé qu’à la fin de l’histoire, je me suis rangé à ses arguments… Après tout, c’est son histoire ! C’est un peu comme dans le roman policier, soit on sait d’entrée qui est le coupable, soit on l’apprend à la dernière page. Dans les deux cas, cela peut donner des bouquins passionnants.

Devant la foule de sujets potentiels, avez-vous été tenté à un moment donné d’en créer une série ?
Je ne suis pas un marathonien. Au bout de trente pages, j’ai besoin de souffler avant de retrouver une ultime dynamique dans la dernière ligne droite. Certes, il y a des tas de pistes que nous aurions pu exploiter (Yann en aborde certaines dans ses dialogues) mais je trouvais que c’était au risque de quitter le personnage principal. Et puis je ne voulais pas tomber dans du documentaire.


Justement, comment s’est passée la recherche de documentation ?
Yann m’en a fournie et j’en ai cherché par moi-même, principalement par Internet. La documentation est toujours intéressante pour les détails mais, de manière générale, on ne trouve jamais ce que l’on cherche. Les avions sont souvent pris de face ou de profil, ce qui n’est pas intéressant pour le dessinateur que je suis. Pour les scènes d’avions, j’ai ressorti les maquettes que je possède depuis très longtemps. Ce qui me permet de trouver tous les angles que je souhaite.

Êtes-vous intervenu sur le scénario ?
J’ai fait confiance à Yann qui est un puits de science. Mon rôle a été surtout de faire le metteur en scène…

Yann vous a gâté en vous proposant beaucoup de personnages féminins…
C’est vrai ! J’aime bien les personnages féminins… à condition qu’ils jouent un rôle important dans l’histoire. Dessiner uniquement de jolies filles ou des potiches ne m’intéresse pas !

Avez-vous beaucoup échangé entre vous ?
J’aime bien travailler dans mon coin. Je ne suis pas du genre à appeler tous les jours le scénariste avec qui je travaille. Il m’arrive de changer des choses mais j’en parle toujours avec mon interlocuteur. Il m’arrive aussi de modifier des dialogues quand ils ne sont pas raccords avec le dessin. Pour le reste, grâce à Internet, j’ai pu lui envoyer régulièrement mes crayonnés pour qu’il les valide. Il faisait ses observations et j’en tenais compte. S’il avait habité Paris au lieu de Bruxelles, je l’aurais peut-être vu plus souvent. Ceci dit, son scénario était suffisamment au point pour que je n’aie nul besoin de le solliciter sans cesse.


Pourquoi avoir choisi Le Lombard pour éditer cette histoire ?
Yves Sente, avec qui je réalise Blake et Mortimer, me demandait régulièrement de faire quelque chose pour la maison d’édition qu’il dirigeait comme directeur éditorial. Finalement, il est parti au moment où le projet est arrivé chez eux. Il ne l’a donc pas suivi…

Avez-vous tenté de nouvelles expériences graphiques, notamment sur la couleur ?
Pas spécialement ! Je ne suis pas allé sur place voir si la lumière était différente. Je m’attache moyennement à ce genre de détails. Que ce soit dans le trait ou la couleur, je vais chercher une sorte de stylisation, une logique dans la lumière… En revanche, j’ai réalisé un plan de la région et de la base pour bien situer où se couche et où se lève le soleil. Les ombres portées sur les hommes et les avions répondent donc à une logique. Mais quand cela commence à me gêner pour dessiner, je fais fi de ce genre de détails.

Vous n’êtes pas atteint par le syndrome « Jacobsien », auteur qui, sans une documentation adéquate, posait son crayon…
Très sincèrement, je ne pense pas qu’il ait été aussi précis que cela. Pour m’être essayé à Blake et Mortimer, je peux vous dire que l’appartement de Park Lane ou les abords du Centaur Club ne sont pas toujours très logiques. En m’intéressant de près à Jacobs pour être fidèle à son travail, j’ai découvert que l’on ne s’y retrouvait pas toujours d’une image à l’autre. (Rires.) Ce n’est pas toujours très cohérent. Cela m’a d’ailleurs libéré d’un poids…

Pour en revenir à Mezek, avez-vous craint le côté polémique du sujet ?
Je ne vois pas quelle polémique il pourrait y avoir ! De toute façon, je n’aurais pas pu le faire s’il y avait eu le moindre doute. Yann n’est pas connu pour être antisémite. Je sais qu’il a eu des soucis au sujet d’une histoire parue chez Glénat, mais tout le monde en prenait pour son grade…
juillard2.jpg
On a beaucoup aimé cette scène avec des sirènes, à la fin. Elle est très poétique…
C’est une idée de Yann. Au départ, il me les décrivait comme des Walkyries. C’était un peu contradictoire ! Du coup, je lui ai fait cette proposition plus douce…

Et pour la couverture ?
L’idée vient également de Yann. C’est une proposition qu’il m’a faite par Internet. La mienne était plus classique. Comme je l’ai trouvé excellente, je l’ai gardée. J’ai même fini par lui offrir l’original.

Vous continuez à travailler en couleurs directes ?
Je n’ai pas du tout envie de revenir à l’ancien système [les bleus], ni de travailler les couleurs à l’ordinateur. J’aime encore manier le pinceau, les encres et les aquarelles...

Qu’est-ce qui vous fait garder une telle énergie après une aussi longue carrière ? Le plaisir du dessin ?
De nouvelles collaborations ?

Un peu de tout cela ! On peut ajouter le désir de faire mieux. C’est vrai que j’aime beaucoup travailler avec des scénaristes extérieurs, surtout quand cela dépasse ensuite le cadre professionnel. Enfin, j’aime toujours raconter des histoires, créer des personnages, chercher de la documentation et faire de la mise en scène.
Vous êtes un des rares auteurs à posséder et à exposer chez vous de nombreux originaux d’auteurs de BD.


Est-ce par besoin de vous nourrir de leurs travaux pour continuer à progresser ?
Disons que je ne suis pas mon auteur préféré ! (Rires.) C’est vrai que je possède beaucoup de dessins originaux de collègues comme d’auteurs américains des années 20-30 : Krazy Kat, George Mac Manus, etc. Ma redécouverte de la bande dessinée quand j’ai décidé d’en faire mon métier n’était pas qu’une affaire de dessin. J’ai découvert un monde… J’ai souvenir d’avoir assisté aux Arts Déco à des projections organisées par des clubs d’amateurs de bande dessinée montrant des cases extraites de la Famille Illico, Prince Vaillant…. Les voir ainsi agrandis sur écran me fascinait. J’entrais dans le cœur de ce métier. Cela m’a donné envie de me passionner pour ce support et de lire une revue comme Phénix, par exemple, qui passait au crible le travail de ces gens-là. Fort de tout cela, j’ai fini par faire des échanges avec des collègues et acheter des originaux.

Est-ce que cela vous nourrit ?
Assurément, même si nos styles ne sont pas les mêmes. Et si j’aime beaucoup Herriman, je pense que mon travail est plus proche de celui d’Harold Foster, par exemple.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Avant de recommencer un Blake et Mortimer sur scénario d’Yves Sente, je reste dans les avions, puisque je participe à un album collectif à paraître chez Glénat, autour du Petit Prince. Le scénario est signé Didier Convard. Comme je n’ai jamais pu rentrer dans cette histoire depuis ma plus tendre enfance, il m’a fait un scénario sur mesure de quatre pages, mettant en scène Antoine de Saint-Exupéry dans son avion.

Quid de Léna ?
Normalement, je comptais ensuite écrire un scénario, mais en recroisant la route de Pierre Christin, l’idée d’un troisième tome a fait son chemin. Je vais donc repousser encore un peu plus mon retour au scénario.

Cela vous arrange ?
Je ne suis pas spécialement pressé ! Cela me titille de temps en temps mais tant que l’on me propose de bons scénarios… je continuerai à les réaliser. Le problème quand j’écris mes propres histoires, c’est que je prends moins de plaisir au moment de passer à la phase du dessin. J’ai l’impression de refaire, de recommencer… Ce n’est que quand les détails du scénario s’estompent que cela va mieux.

Nous allons attendre avec impatience tous ces nouveaux projets…

 

©Frédéric Bosser / dBD

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 10:54

Janvier 2011. A l’occasion de la BRAFA, la Foire International de l’Art et de l’Antiquité de Bruxelles, la Galerie CHAMPAKA a dédié son espace à une double expo focalisée d’une part sur l’influence des grands maîtres de la BD US sur la bande dessinée européenne des années ’30 et ’50.

 

D’autre part, CHAMPAKA proposait aux visiteurs du salon de découvrir « Sept Bâtisseurs d’Univers ». Sept artistes majeurs du Neuvième Art, tous bâtisseurs d’univers et toujours en force de création.

 
Christian MISSIA a rencontré pour vous cinq de ces sept artistes mis à l’honneur par la galerie CHAMPAKA : Frank Pé, Juanjo Guarnido, André Juillard, Ever Meulen et François Schuiten.

 

Voiçi l'interview de André Juillard:

 

Bonjour André Juillard, est-ce la première fois que vous venez à la BRAFA ?


André Juillard : Oui, absolument. A vrai dire, avant cette année je ne connaissais pas l’existence de la BRAFA. Et je dois dire que je suis très impressionné par tout ce que l’on peut voir ici. C’est extraordinaire!

 

Vous avez surement eu l’occasion de visiter l’un ou l’autre stand. Il y en a-t-il qui vous a plus marqué que d’autres ?


André Juillard : C'est-à-dire que j’ai commencé - puisque j’avais rendez-vous dans ce stand consacré à la BD - J’ai commencé par la 1ère allée là. J’ai passé 15 minutes dans un premier stand ou l’on voyait des peintures flamandes du 17ème siècle. D’ailleurs, il y a encore beaucoup d’artistes que je ne connais pas. Après, il y a eu une galerie d’art contemporain. Moderne disons, qui était étonnamment riche. En somme, je suis impressionné ! De toute façon, j’espère avoir le temps de voir le reste ou une bonne partie de ce salon que je trouve exceptionnel. Je ne vois pas d’équivalent chez nous à Paris.

 

 

 © Juillard / Graphivore

 

Vous participez à la thématique de CHAMPAKA et pour ce faire, vous avez réalisé une œuvre reprenant des héros de BD franco-belges tels que Blake & Mortimer, Gaston Lagaffe, Clifton, etc. Tout ce beau monde se retrouve au marché aux puces de la place du Jeu de Balle à Bruxelles. Pourquoi avez-vous réalisé cet œuvre ?

André Juillard : En fait, c’était un travail de commande réalisé pour le compte de la Ville de Bruxelles. C’était à l’occasion d’un anniversaire, les 20 ans de la Communauté Française de Belgique. Je devais représenter ce que m’évoquait Bruxelles. Et pour moi, en 1er lieu c’est la bande dessiné. C’est la patrie de la BD moderne. J’ai voulu rendre hommage à la BD de mon enfance. Celle qui m’avait faite. Je voulais rendre hommage à tous ces héros dont je lisais les aventures dans les journaux de Tintin et Spirou quand j’étais gamin.
Et par ailleurs, j’ai placé cette scène sur la place du Jeu de Balle parce qu’il y a une trentaine d’années, je venais à Bruxelles pour chercher de vieilles BD parce que j’étais collectionneur. Il y en a beaucoup que l’on ne trouvait plus. Je voulais lire tout ça et donc je venais avec mes amis pour voir ce que l’on pouvait trouver au marché aux puces.

Que pensez-vous du succès de la BD sur le marché de l’art ?


André Juillard : Moi, cela ne me choque pas.
Mais dans la mesure où tout est art, pourquoi la BD ne le serait pas ? On dit que c’est le 9ème art. Je trouve que les meilleurs artistes de BD sont largement au niveau des artistes des temps passés. J’ai vu certaines œuvres d’artistes des temps passés qui étaient à la limite de la médiocrité. Je dis cela de mon point de vu. Par exemple, tout ce qui été peint au 17ème siècle n’a pas à être considéré comme étant des chefs d’œuvres. Et il me semble que dans la BD, il y a une sorte de sélection de tout ce qui sort et elle ne palie pas par rapport à ce que l’on peut voir ailleurs.
En BD, comme dans tout, que ce soit en littérature. En peinture. En musique. Il y a le meilleur et il y a le pire. Et là c’est plutôt  quand même du tout bon (rires).

 

Blake-et-Mortimer-copie-1.jpg

Un grand merci à Sonia & J-Michel Vernet pour l'envoi de cette trés belle dédicace.


Exposez-vous souvent ?


André Juillard : Oui. Depuis très longtemps, en fait.
Au départ, c’était dans les librairies spécialisées. Puis, dans des musées. Dans des pays étrangers. Dans des instituts français, des choses comme ça. J’ai pas mal voyagé à une époque dans des lieux plus ou moins prestigieux. Mais il y a quand même de plus en plus de demandes pour des expositions. Et chaque fois que j’expose, j’essaie de faire quelque chose d’un petit peu pédagogique. C'est-à-dire, non seulement montrer le travail mais aussi montrer la préparation. Et je me suis aperçu que c’était assez intéressant pour le public et valorisant pour nous. Pour notre travail. Parce que, quelques fois, on a l’impression que le lecteur de BD imagine que la bande dessinée est réalisée à peu près dans le temps qu’il la lu. Mais quand il s’aperçoit qu’il y a un travail de préparation. De recherche et de documentations. De croquis préparatoires. Qu’une BD que nous aimons lire, dans le meilleur des cas, en une heure, qu’il aura fallu 350 jours pour la faire. Ca force un petit peu le respect du public. Non pas en ce qui concerne votre talent mais au moins, c’est du boulot, quoi.

Quels sont vos prochains projets ?

 

André Juillard : J’ai une exposition qui est prévu dans la même galerie, CHAMPAKA, situé près du Sablon, au mois d’avril. Qui tournera autour de ma prochaine BD, qui devrait sortir dans la même période au Lombard. Ce sera une histoire écrite par Yann intitulée « Mezek ». C’est une histoire d’aviateurs. De mercenaires qui ont combattu pendant la 1ère guerre d’Israël en 1948. C’est en fait le nom que donnaient les Tchèques aux avions  Messerschmitt allemands qu’ils avaient récupéré après la guerre et qu’ils avaient plus ou moins transformé. Tellement mal transformé qu’ils étaient devenus extrêmement difficile à piloter. Et « mezek » signifie mule en tchèque.
Quand au projet suivant, ce sera un Blake & Mortimer.


©Graphivore

 

Extrait de : Rencontres à la BRAFA avec Frank Pé, Guarnido, André Juillard & Ever Meulen. www.graphivore.be

 

Interview © Graphivore-Christian Missia 2011

Photos © Christian Missia 2011

 

 

 


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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 01:21

 

Interviews pour le journal Ouest-France.fr le 10 juin 2010 à l'occasion du dossier du ''Salon du livre en Bretagne" à Vannes.

 

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Il n’en était pas à sa première BD, André Juillard, quand on est venu lui demander s’il acceptait de prolonger les aventures de Blake et Mortimer, orphelins de leur créateur, Jacobs.  

« Ça me faisait plaisir de reprendre des personnages qui ont marqué mon enfance. Jacobs, c’est l’école de la ligne claire belge qui a nourri mon apprentissage. J’ai certaines familiarités avec ce style. Je ne me suis pas senti en terre étrangère. »

En quelques albums scénarisés par Yves Sente - La machination Voronov, Les sarcophages du 6e continent - le dessinateur, reconnu comme un des chefs de file de la BD historique, s’est piqué au jeu.

« Avec les personnages de Jacobs, j’ai l’impression de revenir à la BD historique. C’est probablement pour Les 7 vies de l’Épervier et Masquerouge, qu’on m’a étiqueté de la sorte. Mais j’aime bien l’idée de faire de la recherche historique pour un album. Je n’aimerais pas faire un Blake et Mortimer contemporain. J’ai accepté la proposition de l’éditeur pour faire des albums qui ressembleraient à ceux que j’aimais enfant. »

Cette incursion dans l’univers d’un de ses prestigieux prédécesseurs, le dessinateur le fait en sacrifiant, pour un temps, des projets plus personnels.  

« Je n’ai jamais su conduire deux albums en même temps. Je ne me remets à un album personnel qu’une fois un Blake et Mortimer terminé. C’est le cas actuellement. Je travaille sur un scénario de Yann. Ça se passe en 1948, les aventures de pilotes de guerre, au moment de la naissance d’Israël. »

Le dessinateur sexagénaire continue de défendre une BD elle aussi historique, celle de la ligne claire, dont on crédite Hergé d’être l’inventeur.

« Ça ne m’aurait pas déplu d’être un auteur d’avant-garde. D’autres que moi transgressent les règles de l’académisme. Tant mieux. La variété de talents qu’on trouve en BD est un atout. Même si les nouveaux arrivants recherchent d’autres façons de dessiner, de conduire un récit, la BD reste un conservatoire du dessin réaliste. Dans l’art contemporain, ça ne se fait plus beaucoup, le dessin réaliste. »

 

Cette article à été re-publiée dans le suplément Journal de Ouest-France le 15 juin 2010

 

 




 


 


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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 23:09

A l'occasion de l'exposition qui lui était consacrée à Versailles, André Juillard à accepté de répondre à quelques questions pour le site MarqueJaune.com, bien entendu très orientées Blake et Mortimer. Retour sur les aventures passés et sur celles à venir…

Pouvez-vous nous parler du prochain album ? Yves Sente nous a dit que cela se passerait en Angleterre, une aventure policière.
Je ne travaille pas actuellement sur Blake et Mortimer. Ce ne sera d’ailleurs pas avant un an, mais Yves a en effet une idée du scénario dans ce sens.

Est-ce qu’il y a un personnage qui vous pose encore problème à dessiner ?
Oh, ca va maintenant. J’ai l’impression de les maîtriser à peu près (rires). D’une scène à l’autre, je peux toujours me retrouver face à un problème, cela m’arrive souvent d’ailleurs, y compris avec d’autres personnages que Blake et Mortimer.

Avez-vous une préférence pour un des personnages ?
En fait, ma préférence va aux deux ensemble. Dans le dernier album, j’étais assez frustré par la quasi-absence de Blake.

Il va donc falloir rééquilibrer tout ceci dans le prochain.
Oui, Yves me l’a promis !

Votre manière de travailler est-elle différente sur Blake et Mortimer que sur vos autres histoires ?
Il y a une approche différente dans la mesure où il y a une charte et des codes auxquels je dois me reporter constamment. Et puis, il faut aussi retourner un petit peu à la source lorsque l’on aborde des lieux ou des personnages qui ont déjà été utilisés, comme par exemple l’appartement de Park Lane.

Jacobs a réalisé 10 albums de Blake et Mortimer. Vous en êtes déjà à 4 albums. Avez-vous déjà pensé au moment où vous égalerez ou dépasserez Jacobs ?
Oh, cela m’étonnerait que j’y arrive.

Parfois, cela va plus vite qu’on ne le pense…
Non, parce que je ne vais pas en faire un tous les ans. Cela mettrait beaucoup d’années avant d’arriver au même nombre et je ne suis plus tout jeune. Si jamais je continue, pour arriver à 10, j’aurais dans les 80 ans environ et je ne sais pas si je serais encore en état…

Il y a des dessinateurs qui continuent encore à 80 ans.
Oui, oui, j’espère aussi. L’envie de dessiner sera toujours là , j'en suis certain, reste que je ne sais pas si mes mains et mon cerveau seront d'accord !

Vous réalisez de magnifiques crayonnés et esquisses pour Blake et Mortimer qui sont souvent mis en couleur. De même, Léna est encrée en couleurs par vos soins. Pourtant, la colorisation des albums est effectuée par quelqu’un d’autre. Pourquoi ne pas effectuer cela vous-même ?
Au départ c’était un problème de temps. Il y avait une certaine urgence car il fallait compenser le rythme un peu lent de Ted Benoit. Donc comme j’avais besoin de plusieurs mois supplémentaires pour mettre en couleurs un album entier, l’éditeur a préféré faire appel à d’autres personnes. Le premier album a ainsi été mis en couleurs par Didier Convard, sur ordinateur.

Pour les suivants, il était très occupé, c’est donc Madeleine de Mille qui s’en est occupé puisqu’elle connaissait bien l’univers de Blake e t Mortimer, de par son travail avec Ted Benoit.

Et si on vous laissait le temps, aimeriez-vous en coloriser un ?
Oui, cela ne me déplairait pas. A condition que je puisse le faire d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire sur des bleus, pas sur ordinateur. Jacobs était un grand coloriste aussi bien pour ses propres œuvres que pour son travail avec Hergé. Il a une gamme de couleurs qui lui est particulière et que je trouve très intéressante et personnelle. Après, il y a évidemment un problème de timing car cela demande beaucoup plus de temps et je n’ai pas envie de faire uniquement du Blake et Mortimer, afin de pouvoir me consacrer à d’autres projets.

Vous dites dans le livre « Dans les coulisses de Blake & Mortimer », que vous mettez environ 3 à 4 jours par planche. Quelle a été la la plus longue à réaliser ?
Alors là, à brûle-pourpoint, je ne peux pas vous dire… Il faudrait que je me replonge dans les albums mais les scènes de rues à Londres sont assez longues à réaliser car elles nécessitent une documentation considérable (perspectives, architecture, magasins, voitures, bus, etc.).

Et la plus courte ?
C’est un peu pareil. Je n’ai pas le souvenir d’avoir passé énormément de temps sur une planche ou bien d’avoir été très vite sur une particulière. Une scène dans la savane avec un horizon lointain et quelques animaux est beaucoup plus rapide à mettre en place.

Est-ce qu’il y a un lieu, un décor, ou un personnage, que vous aimeriez dessiner ?
Le lieu que je préfère c’est l’Angleterre des années 50. Je ne suis pas très amateur d'exotisme .

Pas facile avec le Gondwana !
Ça allait encore car c’était de la nature et j’aime bien dessiner les animaux. Mais a priori, je préfère les pays d’Europe des années 50, d’autant que j’ai pas mal de documentation dessus. 



Le prochain devrait donc vous satisfaire.
Tout à fait !

Dans le Gondwana, à la page 15, on voit Mortimer (alias Olrik) prendre le bus en repartant de chez Sarah Summertown et croiser une jeune fille. Celle-ci prend le chemin qui mène à la maison de Sarah, qui a une fille de son âge. La jeune fille a également la même couleur de cheveux que Mortimer. Est-ce que Yves Sente avait donné des consignes particulières pour dessiner cette planche ? Si vous voyez ce que je veux dire…
Oui, tout à fait. C’est une idée d’Yves. Je l'ai trouvée excitante.

Il y avait donc quelques recommandations sur cette planche.
Il fallait qu’il y ait une vague idée... quelque chose qui puisse éventuellement… Voilà. On a fait ça d’une façon très discrète mais je vois que les lecteurs n’ont pas les yeux dans leurs poches.

Mais dans l’esprit d’Yves, il n’est pas question de revenir à ce personnage dans un prochain album. C’est une sorte de « private joke » entre nous, et maintenant entre nous et les lecteurs.

Si vous pouviez réaliser un album de B&M avec une approche graphique totalement différente, que feriez-vous ?
A vrai dire, cela ne m’intéresse pas vraiment. On m’avait proposé à l’époque de faire le tome 2 des Trois Formules du Professeur Sato, et j’avais décliné cette offre mirobolante car pour moi Blake et Mortimer c’est mon enfance, avec les années 50, la Marque Jaune, le Mystère de la Grande Pyramide… Même SOS Météores. C’est une ambiance très particulière que je ne retrouvais pas du tout dans les derniers albums de Jacobs. En plus, le scénario ne m’emballait pas vraiment.

Ce qui m’a beaucoup plu dans la reprise de Blake et Mortimer, c’est qu’il y avait un cahier des charges tout à fait à mon goût : le côté années 50, la référence graphique sur la Marque Jaune… Faire différent…j’aurais l’impression de trahir l’enfant-lecteur que j’étais.

Comme je peux travailler sur d'autres histoires dans mon style propre, c’est plutôt une récréation que de pouvoir faire du Blake et Mortimer « à la manière » de Jacobs.

Vous êtes le seul à avoir dessiné Blake et Mortimer adolescents, adultes et vieux. Avez-vous des idées inexploitées de ce genre ?
C’est particulier car on ne m’a pas confié l’écriture des scénarios.

Comment se sont passées les recherches afin de les rajeunir ou les vieillir ?
J’ai repris les personnages, puis j’ai essayé d’un peu lisser leurs visages, leurs physiques, les rendre plus minces. C’était relativement simple.

C’était plus simple de les rajeunir ou de les vieillir ?
Je préfère les vieillir. C’est plus facile car je sais mieux donner du caractère à un visage âgé qu’à un visage d’adolescent. Je suis toujours plus gêné pour faire les enfants, les personnages jeunes. D’un faux trait, ils prennent 10 ans, ce n’est pas simple.

Ce qui intéressant dans cette série, c’est que ce sont des personnages mûrs, ce qui est plutôt rare dans la bande dessinée où ce sont souvent des jeunes gens qui sont les héros.

Vous dessinez les personnages en situation d’après des modèles ?
Je fais rarement appel à des modèles, sauf parfois pour un geste un peu inhabituel. Par exemple, un type qui creuse un trou avec une pelle, j’aurai peut-être un peu de mal à le trouver tout de suite, donc dans ce cas, pourquoi pas.

Mais j’ai une encyclopédie de photos très ancienne et dans laquelle un photographe américain (Edward Muybridge) s’est amusé à prendre un geste et le décomposer en toutes ses séquences. Il a fait cela également avec les animaux et notamment les chevaux. Je m’en suis d’ailleurs servi pour Les 7 Vies de l’Epervier. Mais en général, je n’ai pas besoin de ça. J’ai assez de « bouteille » pour me débrouiller.

Avez-vous déjà essayé la méthode Jacobs, se dessiner avec une glace ?
Il m’arrive parfois de me photographier ou de faire un croquis rapide devant la glace de la salle de bain, si je n’ai personne sous la main à ce moment là.

Il y a de nombreux clins d’œil dans les albums. Qui a eu les idées ?
En général cela vient plutôt de moi. Pour l’hommage à Hergé avec le restaurant Syldave, j’aurais aimé avoir un peu plus de place pour developper mais le scenario avant tout ! il faut bien intégrer le clin d'œil a l'histoire sinon ça n'a pas de sens mais si c'est possible cela fait toujours plaisir aux lecteurs.
L’hommage à Jacques Brel dans les Sarcophages vient de Yves Sente. Par contre, je ne suis pas certain que le tram 33 passe exactement à l’endroit du décor que j’ai dessiné.

Quels sont vos prochains projets, hormis Blake et Mortimer ?
Je suis sur un scénario de Yann qui se passe en Israël en 1948, sur fond de guerre. Cela se passera sur une base, avec des aviateurs mercenaires. L’histoire devrait paraître début 2011, puis ensuite, je me replongerai avec délice dans Blake et Mortimer.

Est-ce que Bob de Moor a servi de modèle pour créer le professeur Jongen dans la Machination Voronov ?
Non, je ne me suis jamais inspiré de Bob de Moor qui aurait très bien pu faire un excellent bon personnage. J'aimais beaucoup Bob qui était un homme délicieux. Mais au fait, je ne sais plus qui est le professeur Jongen !

On sent dans certains de vos dessins (notamment les nues) comme un "lien" avec ce que faisait Paul Cuvelier. Que pensez-vous de ce dessinateur ?
Enfant, j'aimais beaucoup Corentin et Line que je trouvais troublante. C'était un grand dessinateur classique, peut-être trop. Il me rappelait l'art gréco-romain que j'appréciais tant à l'époque mais je ne me suis jamais dit je serai Cuvelier ou rien. Du reste, enfant, je ne rêvais pas de devenir Hergé ou Jacobs mais Delacroix ou Rembrandt.

Plus tard, quand j'ai voulu faire de la BD mon métier, j'avais oublié Cuvelier jusqu'à ce que Mézières dise à Giraud qui examinait mes dessin : " ça ne te fais pas penser à Cuvelier ? " ce à quoi Giraud répondit " Peut-être, mais il ne faut pas s'en inspirer. C'est un superbe dessinateur mais pas un dessinateur de BD ". Ce qui explique sans doute le peu de succès des Corentin, Line et autre Flamme d'argent. Il y a un truc qui doit se passer entre le dessin, la mise en page, le récit, etc., un "truc" mystérieux que je ne saurais pas nommer qui fait que le plus beau dessin du monde ne fonctionne pas alors qu'un dessin plus modeste marche du feu de Dieu.


Interview réalisée le 12 février 2010 par Ludovic Gombert.

 

 

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 09:14

Bedeo.fr met les petits plats dans les grands pour vous offrir le meilleur du 9e art. 

A l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée à l’Hôtel de ville de Versailles, André Juillard s’invite sur Bedeo.fr. Découvrez tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur ce maître du 9e art à travers notre Bedeozine et nos interviews vidéos exclusives.

Rencontre avec André Juillard:





André Juillard, secret de fabrication:




André Juillard, l'aventure Blake et Mortimer:




Voir le site de BEDEO.FR










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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 09:53
Le n° hors-série de Marianne - Le Magazine Littéraire paru le 16 janvier 2010 est consacré au "meilleur de la BD".

Thomas Stélandre a recueilli les préférences de  22 auteurs de BD. Faire le top 10 de leur BD fétiches leurs a semblé délicat. Elire parmi elles l'album de leur vie leur est apparu tout simplement cruel.

Parmi ces 22 dessinateurs; Voici la BDthéque idéal de André Juillard:


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Krazy Kat,
George Herriman, éd. Futuropolis.

La Mauvaise tête,
Franquin, éd. Dupuis.

Les 7 Boules de cristal,
Hergé, éd. Casterman.

C'était la guerre des tranchées,

Tardis, éd. Casterman.

Les Scorpions du desert,

Hugo Pratt, éd. Casterman.

Major Fatal,
Moebus, éd. Les Humanoïde associés.

Partie de Chasse,

Pierre Christin et Enki Bilal, éd. Casterman.

Alack Sinner,
José Munoz et Carlo Sampayo, éd Casterman.

L'Autoroute du Soleil,

Baru, éd Casterman.

La Marque Jaune,

Edgard P. Jacobs, éd. Blacke et Mortimer.


André Juillard << L'atmosphère de Krazy Kat ? Coconino County d'abord, étrange pays au ciel noir d'encre où paraissent des formations géologiques et végétales à géométrie variable. Et aussi Ignatz, petite souris perverse qui poursuit de sa vindicte Krazy Kat, chat plus masochiste que fou sous l'oeil indigné du sergent Offissa Pupp, inefficace représentant de la loi comme il se doit. Sur un thème aussi mince, George Herriman développa trente ans durant des variations d'une inépuisable inventivité. On reste médusé devant cette extravagante série venue de nulle part et sans descendance, aussi génialement écrite que dessinée. Picasso, qui s'en faisait raconter les péripéties au téléphone par Gertrude Stein, ne s'y trompait pas. Quel regret de ne pas ajouter Spiegleman, Gotlib, Daniel Clowes, Crumb, Prado, Cosey, Druillet, J.-C. Denis, Martin Veyron, etc....
Mais je supose que les autres ne les oublieront pas. >>


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© 2009 Gussoni-Yoe Studio, Inc.



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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 15:29

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Christin - Juillard - Dargaud© 2009.

Loin des héroïnes potiches, qui servent de prétexte à une histoire tarabiscotée, Léna trace un chemin singulier. Créée par le scénariste Pierre Christin et le dessinateur André Juillard, cette femme traumatisée – son mari et son fils ont été tués dans un attentat – répare sa vie comme elle peut, en s’engageant pour une cause qu’elle croit juste. Dans le deuxième tome du Long Voyage de Léna, cette espionne improvisée doit infiltrer un mouvement islamiste et côtoyer de futures kamikazes. Rencontre avec Pierre Christin, voyageur féru d’actualité et curieux des mouvements du monde.

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Christin - Juillard - Dargaud© 2009.

Pourquoi reprendre le personnage de Léna, quatre ans après sa création ?

Lorsque je travaille sur une histoire, je ne prévois jamais le nombre de volumes qu’elle comportera. Tout se fait par hasard, au gré des idées. Mon entente avec André Juillard, ce qui compte beaucoup. Et puis Léna est un personnage mystérieux, cryptique, même pour ses auteurs, ce qui donne envie de la ranimer. D’autant plus qu’André ne l’a eue réellement dans la main qu’à la fin du premier épisode, et était alors frustré de ne pouvoir continuer.


Qui est-elle vraiment ?

Je ne le sais pas. Elle-même ne se dit pas tout, elle ferme son esprit quand ça ne va pas. Elle se considère partiellement guérie du choc de la perte des siens. On la sent moins ombrageuse qu’à la fin du premier album. Mais on sent qu’il va falloir aller plus loin pour mieux la cerner…


Pourquoi l’envoyer dans un milieu terroriste ?

Le terrorisme est un sujet qui me tracasse depuis longtemps, peut-être depuis Les Phalanges de l’Ordre Noir [un ouvrage dessiné par Enki Bilal, paru en 1979]. Contrairement à ce que certains peuvent penser, Le Long Voyage de Léna n’est pas une bande dessinée d’espionnage. On y raconte comment des gens peuvent commettre des actes épouvantables, pour les pires ou meilleures raisons du monde.


Dans ce deuxième tome, vous vous concentrez sur les kamikazes femmes…

Le terrorisme moderne a amené beaucoup de femmes à transformer leur corps en armes. Ce qui ne manque pas de me plonger dans la consternation… Les motivations des terroristes ne sont pas toujours nettes. Ils peuvent détester le capitalisme ou l’Occident, mais on se rend compte que presque tous ont vécu un traumatisme. Ou bien souhaitent être à la hauteur d’un parent ou grand-parent qui a été résistant, engagé dans les Brigades Rouges ou ETA.
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Christin - Juillard - Dargaud© 2009.

Par un cheminement obscur, ces gens deviennent des terroristes, sans toujours réaliser qu’ils se battent contre des démocraties – ce qui fait d’eux des salopards.


Pourquoi avoir choisi d’utiliser certains propos authentiques, notamment ceux des odieux Cheikh Sagheb et docteur El Shabouri, un « théoricien du sacrifice » ?

En me documentant sur le sujet, j’ai parfois cru rêver. La réalité est parfois pire que ce qu’on imagine. Certains justifient le terrorisme de manière monstrueuse. Pour son malheur, la société islamique a accouché d’excellents dialecticiens. Le personnage du docteur El Shabouri m’a notamment été inspiré par Hassan Al-Banna, un ex-partisan du socialisme arabe, qui a beaucoup influencé Tariq Ramadan.


Avez-vous voyagé pour les besoins de ce scénario ?

Je suis retourné en Australie pour ne pas en donner une image saugrenue [l’histoire y débute], et je suis allé en Géorgie. André Juillard avait dessiné les scènes qui s’y déroulent avant l’invasion russe. Pendant ces événements, j’ai prié pour que les Russes s’arrêtent avant Tbilissi, ce qu’ils ont heureusement fait. Il aurait sinon fallu tout changer…


Comment travaillez-vous avec André Juillard ?

Très facilement. Sa virtuosité et sa rapidité sont extraordinaires, il peut tout faire. Je connais ses goûts, et je prépare des textes sur mesure – il suffit qu’il réclame une scène se passant dans le désert ou une à Paris pour que je les ajoute. Je lui donne des scénarios très découpés, image, accompagnés de photos.
Je ne force pas sur les descriptions pour lui laisser une large marge de manœuvre. Contrairement à celle que j’entretiens avec Jean-Claude Mézières [qui dessine Valérian], ma relation avec André est très douce. Jean-Claude, lui, me casse les nougats, il demande régulièrement des modifications du scénario pour mieux se l’approprier.


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Christin - Juillard - Dargaud© 2009. 

Je ne force pas sur les descriptions pour lui laisser une large marge de manœuvre. Contrairement à celle que j’entretiens avec Jean-Claude Mézières [qui dessine Valérian], ma relation avec André est très douce. Jean-Claude, lui, me casse les nougats, il demande régulièrement des modifications du scénario pour mieux se l’approprier.


Retrouvera-t-on Léna ?

Oui, probablement, mais pas forcément dans une suite à ce diptyque. Pour l’instant, André Juillard a d’autres projets. Et nous ne voulons pas imiter les séries BD qui tirent à la ligne et dont le concept s’affaiblit au fil des albums. Nous allons trouver une formule pour parler d’elle autrement, mais ce n’est pas encore mûr dans nos esprits pour l’instant.


Quels sont vos autres projets ?

Avec Jean-Claude Mézières, nous nous apprêtons à publier le der des ders de Valérian – une série que nous poursuivons depuis quarante ans ! Il faut finir en beauté avant d’être gâteux. Mais il y a un travail de deuil à faire, lâcher des personnages avec lesquels nous avons vécu pendant tant d’années est douloureux. Sinon, je lance chez Mango une petite collection de romans originaux, autour de Valérian toujours. C’est très marrant, il y a dans cette affaire un côté intimiste et psychologisant. D’autres auteurs vont prendre la suite. Et puis je participe à un projet avec Frank Giroud – cela me permet de fréquenter des gens plus jeunes ! Mais je ne peux en dire plus pour le moment.


Propos recueillis par Laurence Le Saux
Copyleft 2010 BoDoï

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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 00:57
Il y à tout juste un ans, le samedi 9 août 2008, André Juillard donné un entretien à Daniel Couvreur journaliste "Le Soir" à propos de l'Atomium et de ces vague souvenir de l'expo 58:

(D.C) Vous avez beaucoup dessiné l’Expo 58 dans le premier tome des « Sarcophages du 6e continent » de Blake et Mortimer. Vous l’aviez visitée à l’âge de dix ans. Un souvenir mémorable ?

(A.J) Il faut croire que l’Exposition Universelle de Bruxelles avait un certain retentissement en France, puisque j’y suis allé avec mon école, en autocar. C’est la première fois que j’allais en Belgique et j’avoue que je suis revenu sans aucun souvenir de l’Atomium ! En fait, j’ai été marqué par le pavillon des Pays-Bas où la formation des vagues et les marées étaient reconstituées dans un bassin. Mon autre grand souvenir, c’est la tranche napolitaine : une plaquette de glace avec trois bandes. Vanille, chocolat et praliné, si j’ai bonne mémoire…

Vous n’avez pas revu l’Atomium depuis 1958 ?

Non ! Avec le scénariste Yves Sente, nous sommes montés sur le toit de l’immeuble Tintin, à la gare du Midi, pour l’observer de loin avant l’aventure de Blake et Mortimer. J’ai surtout travaillé sur documentation. Yves Sente avait mis à ma disposition des archives exceptionnelles provenant de la famille du commissaire de l’Expo 58, le baron Moens de Fernig. C’est à travers les plans et les photos que j’ai redécouvert l’Atomium.

Avec le recul, que retenir de l’Expo 58 ?

Je regrette d’abord qu’on n’ait pas sauvegardé plus de choses. Beaucoup de pays avaient confié la réalisation de leur pavillon à des architectes de renom. C’était une sorte de conservatoire de l’architecture moderne. Il y avait des monuments frappants comme la tour Eternit, le pavillon Philips… Le pavillon français était bien mieux que celui des Soviétiques, un peu désuet dans sa monumentalité socialiste. La présence coloniale dans l’Expo m’a aussi beaucoup intéressé. Il y avait toute une série de pavillons dédiés au Congo belge avec des motifs de décoration zébrés. Apparemment, le colonialisme ne choquait personne. Il était montré sous un jour assez triomphant.

Vous avez pris du plaisir à dessiner tous ces décors modernistes a priori éloignés de l’univers très british de Blake et Mortimer ?

Le scénario très précis d’Yves Sente passait par des trajets imposés. L’action se déroulait la plupart du temps entre les pavillons soviétique, américain ou anglais. Moi, je ne me souvenais absolument pas comment tout cela était disposé sur le site de l’Expo et puis au milieu de tout ça, il y avait l’Atomium bien entendu. A l’arrivée, je ne sais pas si ceux qui ont vu l’Expo s’y retrouvent dans l’album, mais j’ai essayé de faire en sorte que cela colle au plus près de la réalité. Je pense que Blake et Mortimer se sont bien coulés dans cet univers. Il n’y avait pas de raison qu’ils détonnent. Au niveau vestimentaire, ils étaient parfaitement dans le ton de l’époque, si j’en juge par les photos des visiteurs de l’Expo. Je me suis demandé si Jacobs, le créateur des personnages, avait vu l’explosion d’architecture contemporaine de l’Expo 58. Les vaisseaux des Atlantes de son Enigme de l’Atlantide sont assez modernes, proches de l’esprit « Atomium ».

© Blake et Mortimer / Sente/Juillard 2003

L’Expo 58 étalait la confiance dans la science et le triomphe du progrès. L’optimisme de cette époque vous fascine ?


Pour moi, c’est magique. A l’époque, on ne connaissait pas l’angoisse actuelle de l’avenir. J’ai l’impression qu’il y avait, dans les années 50, une sorte de foi dans la technique, la science et le progrès. L’Expo 58 était une manifestation à la gloire de la recherche scientifique. Au pavillon américain, on pouvait voir les premiers ordinateurs, les Russes exposaient leur Spoutnik.


En coulisses, la guerre froide n’était pourtant jamais loin. Vous en aviez conscience ?


J’étais un peu petit pour comprendre les tenants et aboutissants de la politique internationale. Mais je me souviens que le mot « communiste », dans la bouche de certains, sonnait comme une insanité ! Dans ma famille, il y avait non pas des militants mais des sympathisants communistes. Cela provoquait de chaudes discussions au cours desquelles on sentait remonter les contentieux hérités de la Seconde Guerre mondiale.


Dans la bande dessinée, quel fut l’auteur le plus représentatif de l’esprit 58 ? Franquin car il dessinait son époque. L’esthétique des années 50 était très présente dans ses décors. En lisant ses albums, on avait l’impression qu’il vivait dans cet univers. Moi je n’ai pas de souvenir direct de la modernité. Je vivais dans un Paris très traditionnel, haussmannien, entre le Louvre et les quais de la Seine. Je pouvais voir des pubs mettant en scène des couples modernes avec un frigidaire, mais il n’y en avait pas chez moi !


Avec le dessin de cette sérigraphie Atomium, qu’est-ce que vous avez eu envie de montrer ?


Je n’avais pas envie de dessiner l’Atomium frontalement. J’avais besoin de personnages. Je ne suis même pas certain que le point de vue que je donne de l’Atomium existe, mais ce n’est pas grave. C’est une licence poétique. J’ai situé l’Atomium dans mon enfance. Est-ce que je me suis mis en situation moi-même avec ma maman ? Peut-être. Pourtant, ma mère était morte depuis pas mal d’années à ce moment-là. Je voulais aussi qu’il y ait un côté belge, mais plutôt dans les couleurs jaune, rouge, noir.


© Rossel & Cie.
S.A. - lesoir.be - Bruxelles

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  • : Ce blog (non officiel mais autorisé). Le seul objectif est de faire partager ma passion en mettant en avant l'oeuvre du dessinateur André Juillard, son actualité, ses travaux ou projet anciens et récents.
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