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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 16:42

Frédéric Bosser bédéphile dans l'âme, rédacteur en chef et fondateur de l'excellent dBD et de l'immanquable consacre ces deux couvertures à Mezek de Yann & André Juillard.

 

Extrait de BdBD Avril 2011

 

dbd52_web-medium.jpg

dBD N° 52 Avril 2011

©dBD



Juillard, En haute voltige

Par Frédéric Bosser

C’est dans sa maison de ville parisienne qu’André Juillard nous a fait l’honneur de nous recevoir pour nous parler d’un one-shot qu’il vient de signer avec Yann, Mezek. L’amour des avions et des histoires contemporaines a été l’élément moteur de ces retrouvailles entre deux grands auteurs du 9e art…

juillard1.jpgDans L’immanquable n°3 , nous avons appris que c’est en lisant une interview de Yann dans le magazine Bo-Doï que vous avez eu vent de l’existence de son projet mettant en scène des avions…
Je confirme ! Ce côté avion me plaisait. Depuis tout petit, je suis passionné d’aviation. Jeune, j’allais très souvent à Orly retrouver un oncle qui y travaillait comme steward. À cette époque, on pouvait encore monter sur les terrasses voir les avions décoller et atterrir. Je me demandais toujours (et je continue à le faire) comment de tels engins, qui pèsent des centaines de tonnes, pouvaient voler ! Dans ma famille, j’avais également un autre oncle, pilote de chasse sur la base de Cognac. Très souvent, il venait avec un ami pilote faire des acrobaties et du rase-mottes au-dessus de notre maison familiale en Auvergne. J’étais aux anges ! Comme vous pouvez le constater, j’ai comme une légère accointance avec les avions. (Rires.)

 


Est-ce cet aspect qui a fait pencher la balance ?
Non ! C’est d’abord le destin de cet homme qui n’est pas à proprement parler un héros qui m’a attiré. L’idée de ce pilote allemand venant combattre en Israël lors de la naissance de ce pays, pour des raisons que l’on ignore au début de l’histoire, m’a intéressé. Je trouvais passionnant de traiter les sentiments qui pouvaient traverser ce militaire. Il porte en lui une part d’ombre mais je n’en dirai pas plus…

Est-ce qu’avec l’âge, c’est d’abord l’aspect psychologique des personnages qui vous intéresse ?
Pas spécialement ! J’ai toujours aimé cela… Les 7 vies de l’Épervier, c’était déjà une histoire de famille, donc complexe au point de vue humain. Ce récit était par exemple bien plus intéressant qu’Arno, qui lui est linéaire et classique. C’est d’ailleurs pour cela que je l’ai vite abandonné. J’avais du mal à m’attacher à ce personnage.

Connaissez-vous la version humoristique de Yann sur Mezek ?
Il m’en a parlé après ! J’ai juste vu une planche lors d’une visite à Bruxelles à son domicile. Le style était en effet assez « gros nez ». On aurait pu tout aussi bien aller dans ce sens… Vous savez, je garde toujours en moi cette ambition de faire un jour une BD humoristique, un genre que j’ai déjà essayé dans Sales petits contes. [Collectif édité par Dupuis où toutes les histoires sont signées Yann]

Le projet a pourtant mis du temps avant de voir le jour…
C’est vrai que j’avais d’autres choses à boucler avant. Quand j’ai su que j’allais avoir un créneau de libre, j’ai prévenu Yann qui m’a envoyé un synopsis puis, très peu de temps après, un scénario complet. Je n’ai pas été déçu : le résultat correspondait tout à fait à ce que j’attendais de lui et de ce projet.

Vous a-t-il fourni un scénario dessiné comme il sait si bien le faire ?
Pas du tout ! Ceci dit, cela ne m’aurait pas gêné… Nous avions déjà travaillé ensemble comme cela sur Sales petits contes. Mais comme tout était clair dans ses textes, je n’ai pas eu de problèmes…


Tout semble se passer comme dans un rêve sur ce projet !
Il y a quand même eu un petit litige entre nous. Je lui ai suggéré de dire d’entrée qui était réellement ce pilote mercenaire. Je trouvais que cela aurait permis au lecteur de mieux s’identifier à lui. Mais Yann a tenu à ce que son passé ne soit révélé qu’à la fin de l’histoire, je me suis rangé à ses arguments… Après tout, c’est son histoire ! C’est un peu comme dans le roman policier, soit on sait d’entrée qui est le coupable, soit on l’apprend à la dernière page. Dans les deux cas, cela peut donner des bouquins passionnants.

Devant la foule de sujets potentiels, avez-vous été tenté à un moment donné d’en créer une série ?
Je ne suis pas un marathonien. Au bout de trente pages, j’ai besoin de souffler avant de retrouver une ultime dynamique dans la dernière ligne droite. Certes, il y a des tas de pistes que nous aurions pu exploiter (Yann en aborde certaines dans ses dialogues) mais je trouvais que c’était au risque de quitter le personnage principal. Et puis je ne voulais pas tomber dans du documentaire.


Justement, comment s’est passée la recherche de documentation ?
Yann m’en a fournie et j’en ai cherché par moi-même, principalement par Internet. La documentation est toujours intéressante pour les détails mais, de manière générale, on ne trouve jamais ce que l’on cherche. Les avions sont souvent pris de face ou de profil, ce qui n’est pas intéressant pour le dessinateur que je suis. Pour les scènes d’avions, j’ai ressorti les maquettes que je possède depuis très longtemps. Ce qui me permet de trouver tous les angles que je souhaite.

Êtes-vous intervenu sur le scénario ?
J’ai fait confiance à Yann qui est un puits de science. Mon rôle a été surtout de faire le metteur en scène…

Yann vous a gâté en vous proposant beaucoup de personnages féminins…
C’est vrai ! J’aime bien les personnages féminins… à condition qu’ils jouent un rôle important dans l’histoire. Dessiner uniquement de jolies filles ou des potiches ne m’intéresse pas !

Avez-vous beaucoup échangé entre vous ?
J’aime bien travailler dans mon coin. Je ne suis pas du genre à appeler tous les jours le scénariste avec qui je travaille. Il m’arrive de changer des choses mais j’en parle toujours avec mon interlocuteur. Il m’arrive aussi de modifier des dialogues quand ils ne sont pas raccords avec le dessin. Pour le reste, grâce à Internet, j’ai pu lui envoyer régulièrement mes crayonnés pour qu’il les valide. Il faisait ses observations et j’en tenais compte. S’il avait habité Paris au lieu de Bruxelles, je l’aurais peut-être vu plus souvent. Ceci dit, son scénario était suffisamment au point pour que je n’aie nul besoin de le solliciter sans cesse.


Pourquoi avoir choisi Le Lombard pour éditer cette histoire ?
Yves Sente, avec qui je réalise Blake et Mortimer, me demandait régulièrement de faire quelque chose pour la maison d’édition qu’il dirigeait comme directeur éditorial. Finalement, il est parti au moment où le projet est arrivé chez eux. Il ne l’a donc pas suivi…

Avez-vous tenté de nouvelles expériences graphiques, notamment sur la couleur ?
Pas spécialement ! Je ne suis pas allé sur place voir si la lumière était différente. Je m’attache moyennement à ce genre de détails. Que ce soit dans le trait ou la couleur, je vais chercher une sorte de stylisation, une logique dans la lumière… En revanche, j’ai réalisé un plan de la région et de la base pour bien situer où se couche et où se lève le soleil. Les ombres portées sur les hommes et les avions répondent donc à une logique. Mais quand cela commence à me gêner pour dessiner, je fais fi de ce genre de détails.

Vous n’êtes pas atteint par le syndrome « Jacobsien », auteur qui, sans une documentation adéquate, posait son crayon…
Très sincèrement, je ne pense pas qu’il ait été aussi précis que cela. Pour m’être essayé à Blake et Mortimer, je peux vous dire que l’appartement de Park Lane ou les abords du Centaur Club ne sont pas toujours très logiques. En m’intéressant de près à Jacobs pour être fidèle à son travail, j’ai découvert que l’on ne s’y retrouvait pas toujours d’une image à l’autre. (Rires.) Ce n’est pas toujours très cohérent. Cela m’a d’ailleurs libéré d’un poids…

Pour en revenir à Mezek, avez-vous craint le côté polémique du sujet ?
Je ne vois pas quelle polémique il pourrait y avoir ! De toute façon, je n’aurais pas pu le faire s’il y avait eu le moindre doute. Yann n’est pas connu pour être antisémite. Je sais qu’il a eu des soucis au sujet d’une histoire parue chez Glénat, mais tout le monde en prenait pour son grade…
juillard2.jpg
On a beaucoup aimé cette scène avec des sirènes, à la fin. Elle est très poétique…
C’est une idée de Yann. Au départ, il me les décrivait comme des Walkyries. C’était un peu contradictoire ! Du coup, je lui ai fait cette proposition plus douce…

Et pour la couverture ?
L’idée vient également de Yann. C’est une proposition qu’il m’a faite par Internet. La mienne était plus classique. Comme je l’ai trouvé excellente, je l’ai gardée. J’ai même fini par lui offrir l’original.

Vous continuez à travailler en couleurs directes ?
Je n’ai pas du tout envie de revenir à l’ancien système [les bleus], ni de travailler les couleurs à l’ordinateur. J’aime encore manier le pinceau, les encres et les aquarelles...

Qu’est-ce qui vous fait garder une telle énergie après une aussi longue carrière ? Le plaisir du dessin ?
De nouvelles collaborations ?

Un peu de tout cela ! On peut ajouter le désir de faire mieux. C’est vrai que j’aime beaucoup travailler avec des scénaristes extérieurs, surtout quand cela dépasse ensuite le cadre professionnel. Enfin, j’aime toujours raconter des histoires, créer des personnages, chercher de la documentation et faire de la mise en scène.
Vous êtes un des rares auteurs à posséder et à exposer chez vous de nombreux originaux d’auteurs de BD.


Est-ce par besoin de vous nourrir de leurs travaux pour continuer à progresser ?
Disons que je ne suis pas mon auteur préféré ! (Rires.) C’est vrai que je possède beaucoup de dessins originaux de collègues comme d’auteurs américains des années 20-30 : Krazy Kat, George Mac Manus, etc. Ma redécouverte de la bande dessinée quand j’ai décidé d’en faire mon métier n’était pas qu’une affaire de dessin. J’ai découvert un monde… J’ai souvenir d’avoir assisté aux Arts Déco à des projections organisées par des clubs d’amateurs de bande dessinée montrant des cases extraites de la Famille Illico, Prince Vaillant…. Les voir ainsi agrandis sur écran me fascinait. J’entrais dans le cœur de ce métier. Cela m’a donné envie de me passionner pour ce support et de lire une revue comme Phénix, par exemple, qui passait au crible le travail de ces gens-là. Fort de tout cela, j’ai fini par faire des échanges avec des collègues et acheter des originaux.

Est-ce que cela vous nourrit ?
Assurément, même si nos styles ne sont pas les mêmes. Et si j’aime beaucoup Herriman, je pense que mon travail est plus proche de celui d’Harold Foster, par exemple.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Avant de recommencer un Blake et Mortimer sur scénario d’Yves Sente, je reste dans les avions, puisque je participe à un album collectif à paraître chez Glénat, autour du Petit Prince. Le scénario est signé Didier Convard. Comme je n’ai jamais pu rentrer dans cette histoire depuis ma plus tendre enfance, il m’a fait un scénario sur mesure de quatre pages, mettant en scène Antoine de Saint-Exupéry dans son avion.

Quid de Léna ?
Normalement, je comptais ensuite écrire un scénario, mais en recroisant la route de Pierre Christin, l’idée d’un troisième tome a fait son chemin. Je vais donc repousser encore un peu plus mon retour au scénario.

Cela vous arrange ?
Je ne suis pas spécialement pressé ! Cela me titille de temps en temps mais tant que l’on me propose de bons scénarios… je continuerai à les réaliser. Le problème quand j’écris mes propres histoires, c’est que je prends moins de plaisir au moment de passer à la phase du dessin. J’ai l’impression de refaire, de recommencer… Ce n’est que quand les détails du scénario s’estompent que cela va mieux.

Nous allons attendre avec impatience tous ces nouveaux projets…

 

©Frédéric Bosser / dBD

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Published by l'Epervier - dans Les interviews
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