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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 09:54

Article publié dans le journal La Provence le 16 décembre 2012.

 

Vieux personnages, nouveaux auteurs... Une formule magique pour les éditeurs de BD qui multiplient les reprises lucratives. À l'image de Blake et Mortimer, dont le dernier album est tout simplement nº1 des ventes en France

mortii.jpg

Le nouveau "Blake et Mortimer" cartonne en librairie. La série date de 1946 et son créateur est mort il y a 25 ans...

Simone Signoret avait raison. La nostalgie n'est plus ce qu'elle était... Surtout dans le petit monde de la BD, où la plupart des éditeurs en ont fait le carburant de leurs ventes. Car miser sur un auteur confidentiel ou installer une nouvelle série auprès des lecteurs est toujours risqué... Alors qu'à l'inverse, confier un bon vieux personnage des familles à de nouveaux auteurs offre non pas la garantie mais en tout cas de bonnes chances de toucher le jackpot. À condition, bien sûr, que le créateur de la série n'ait pas expressément stipulé avant de disparaître que son héros devait le suivre dans la tombe. C'est ce qui fit Hergé et c'est la raison pour laquelle vous ne lirez jamais une nouvelle aventure de Tintin.

Boule et Bill inusables et... au cinéma en février

Le contre-exemple le plus célèbre s'appelle Blake et Mortimer. Créée en 1946 dans les pages du journal Tintin par Edgard P. Jacobs, cette série n'est devenue culte qu'après sa mort. Et à la fin des années 90, après un premier album "à la manière de" confié aux bons soins du scénariste Jean Van Hamme et du dessinateur Ted Benoît, il est vite apparu que ce filon-là méritait d'être exploité. À fond. Une deuxième équipe, constituée d'Yves Sente et André Juillard, est donc très vite chargée de produire de nouveaux albums, pour accélérer le rythme de production.

C'est elle qui signe le dernier opus en date, une savoureuse histoire d'espionnage qui s'offre à la fois Oxford comme décor et le luxe de revisiter l'histoire de Lawrence d'Arabie. Carton absolu : un mois après sa sortie, Le serment des cinq lords est tout simplement nº1 des ventes de livres en France, loin, très loin devant le Goncourt... Résultat, de plus en plus d'éditeurs mobilisent sur le front des ventes les héros de notre enfance : les nouveaux auteurs de Lucky Luke recyclent sans fin les ordures les plus célèbres de l'Ouest (Les Dalton), Rahan est désormais aux mains du fils Lecureux, les Schtroumpfs tournent en schtroumpf et le suranné Boule et Bill a été repris par Verron et Cric... en attendant l'adaptation ciné qui sort le 6 février avec Franck Dubosc et Marina Foïs.

Même des séries plus récentes, comme XIII ou Thorgal, sont déclinées et confiées à de nouvelles équipes. Côté tiroir-caisse, c'est souvent payant. Pas sûr en revanche que ce soit dans les vieux pots qu'on fasse toujours les meilleures soupes... surtout quand la recette est éculée. Et même quand la reprise est de qualité, elle fait aux albums et séries contemporaines une concurrence franchement déloyale. Le dernier Blake et Mortimer a été placé en librairie à 450 000 exemplaires. Pas facile dans ces conditions, pour les BD contemporaines, d'avoir une vraie chance de devenir les classiques de demain...


André Juillard : "Faire Blake et Mortimer, c'est offrir de nouveaux albums à l'enfant que nous sommes encore"

Grand Prix de la BD à Angoulême en 1996, consacré autant pour ses séries historiques ("Les Sept vies de l'épervier") que ses histoires contemporaines ("Le Cahier bleu"), André Juillard (photo 4) avait surpris son monde il y a quelques années en acceptant à son tour de reprendre Blake et Mortimer, série créée en 1947. Bien lui en a pris car le succès ne s'est jamais démenti et le dernier album en date, "Le Serment des cinq lords", est tout simplement n°1 des ventes de livres en France. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a décidé à "faire" du Blake et Mortimer ces dernières années, vous qui étiez déjà un auteur couronné de succès et au style très personnel ?
André Juillard : Ce qui m’a décidé, c’est un petit coup de nostalgie, comme ça... Ce sont des personnages que je connais bien pour avoir lu les albums quand j’étais petit. Dans les années 80, déjà, on m’avait proposé de faire la suite des Trois formules du Professeur Sato et j’avais refusé parce que le Blake et Mortimer des années 80, ce n’était pas le mien. Pour moi, ça se passe dans les années 50, c’est pratiquement une bande dessinée historique... En plus, c’était de la science-fiction et le scénario ne m’emballait pas. Quand, quinze ans plus tard, on m’a proposé de reprendre la série, le cahier des charges me convenait. Ça se passait à l’époque de la guerre froide (La machination Voronov, Ndlr) , c’était une histoire d’espionnage, c’était tentant... J’avais déjà fait une page d'hommage à Blake et Mortimer dans le journal Tintin, quelques sérigraphies, j’avais déjà une petite expérience de la question...

Une première équipe, constituée de Jean Van Hamme et Ted Benoit, travaillait déjà sur Blake et Mortimer à l'époque. Mais pas assez vite au goût de l'éditeur, qui voulait publier davantage d'albums...
Tout à fait, et j’avais appelé Ted Benoit pour être sûr que ça ne lui ferait pas du tort. Au contraire, ça lui supprimait la pression de délais trop restreints, donc...

Le nouvel album, "Le Serment des cinq lords", est une relecture de la disparition de Lawrence d'Arabie mais surtout un savoureux roman policier à l'atmosphère très anglaise, on vous sent dans votre élément, là...
Tout à fait. Pour le "Serment des cinq lords", nous sommes allés sur place à Londres et à Oxford mais malheureusement, le musée d'Oxford a été très profondément remanié et il a fallu travailler sur documents. Ceci dit, certains endroits étaient encore dans leur jus et ça nous donnait une idée de ce que pouvait être le musée dans les années cinquante. On a pris beaucoup de plaisir à faire ça...

Pourquoi ces nouvelles aventures se vendent-elles si bien selon vous ?
Ce qui a toujours plu dans "Blake et Mortimer", c’est qu’il s’agit d’une bande dessinée de qualité, tant au niveau du scénario que du dessin. Il fallait d’abord retrouver cette qualité, ce qui est l’objet de tous nos efforts... Ensuite, c’est vrai que cette série bénéficie d’un public très fidèle, qui s’est même agrandi après la mort de l’auteur. "Blake et Mortimer" est devenu un mythe, c’est un fait.... et le côté madeleine de Proust marche à fond, y compris sur nous. D’ailleurs, et je ne vois pas comment nous pourrions travailler sur cette série si elle n’était pas liée intimement à la nostalgie de notre enfance. Nous lisions "Blake et Mortimer" dans le journal Tintin, évidemment il n’y en avait jamais assez et nous offrons à l’enfant que nous sommes encore de nouveaux albums, je crois que c’est ça, la clé.

Mais il faut coller au plus près du style d'Edgard P. Jacobs, très codifié, avec ces longs cartouches de textes. Ce n'est pas un peu frustrant pour un dessinateur ?
Mais moi, ce qui m’amusait, c’était justement ça et pas de faire un Blake et Mortimer à ma sauce... ça me plaisait beaucoup, d’autant que le style de référence était celui de La marque jaune et c’est celui que je préfère. Et me couler dans ce style ne me posait pas vraiment de problème. La ligne claire fait partie de mes influences, c’était l’une de mes références lorsque je me cherchais un style. Bref, j’étais en terrain familier et je n’ai pas eu franchement à forcer ma nature pour entrer dans ce style...

On sait que ce n'est pas possible car Hergé a été très clair sur ce point mais imaginons qu'on vous ait proposé de reprendre Tintin...
Malgré mon affinité avec la ligne claire, ça dépasse mes compétences, je crois. Et puis même si c’était possible, je ne vais pas devenir le spécialiste des reprises ! Allez, pour être honnête, si on m’avait proposé Tintin, il y a dix ans, j’aurais peut-être essayé parce que quand même.... Mais il faut être capable de donner la dimension comique. Je suis assez habile pour pasticher mes collègues mais pour Tintin, je ne suis pas sûr que je serais à la hauteur...

Et Blake et Mortimer, ça vous amuse toujours autant ?
Bien sûr, ça me plaît toujours, sinon, je ne le ferais pas (rires). Si on ne s’amuse plus, on peut arrêter, on n’a pas le couteau sous la gorge... Il y aura donc encore un ou plusieurs albums, à condition que le sujet me plaise. En faisant des repérages à Londres avec Yves Sente pour Le Serment des cinq lords, on a eu quelques idées excitantes. Mais s’il s’agissait faire de la SF je déclarerai forfait... Il y a une thématique très présente chez Jacobs qui me plaît bien, c'est celle de l'archéologie. Donc, je pense que nous ferons d'autres Blake et Mortimer mais pas pendant encore dix ans. Le temps passe, je ne suis plus très jeune et j’ai tellement de projets...

Justement, sur quoi travaillez-vous ?
Figurez-vous que je vais retourner à la bande dessinée historique ! Finalement, ça me manque bien ces histoires en costumes avec des chevaux et tout... Ce sera un retour aux Sept vies de l'épervier, enfin, très exactement un "one shot" qui fait suite à Plume aux vents... J'avais envie d'avoir des nouvelles de ces personnages et d’en donner au lecteur. On retrouvera Ariane quinze ans après le dernier Plume aux vents...

"Le Serment des cinq lords", une aventure de Blake et Mortimer, d'après Edgard P. Jacobs, par le scénariste Yves Sente et le dessinateur André Juillard, aux éditions Blake et Mortimer. 15 euros.

 

Joël Rumello © LaProvence.com

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Published by l'Epervier - dans Les denières News
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